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Ma toute première fois…

16 juillet 2010 Aucun commentaire

À travers le regard d’un néophyte, la traversée de la Dent
de Crolles (Isère) du trou du Glaz à la grotte du Guiers-
Mort se donne des allures de véritable sortie exploratoire.
Récit à chaud d’une première… expérience !

Pendu au milieu du P36 au niveau du fractionnement, mon acéto bat de l’aile avant de s’éteindre. Définitivement. Me voilà seul dans le néant obscur au bout d’une corde grasse. Une vingtaine de mètres au-dessus de ma tête, deux lueurs brillent d’impatience. Une quinzaine de mètres plus bas, une autre flamme scintille. Immobile, rassurante. Non sans difficulté, je viens de passer une première déviation et me voilà face à une nouvelle épreuve : un fractionnement. Mais pas n’importe lequel. Mon premier fractionnement, étape insignifiante pour le spécialiste mais ô combien impressionnante pour le néophyte. A défaut de grandes explorations et de premières mythiques, discipline où mes camarades de grotte semblent exceller, me voici seul face à moi même, face à MA première et à toutes les premières qui l’accompagne.

Emmêlé comme un moucheron dans une toile d’araignée, je me longe sur le point. Par inquiétude plus que par sécurité, je me longe également sur le tronçon qui arrive du dessus. Rageusement, je mords même la corde pleine de boue en espérant me retenir des mâchoires si je venais à tomber. Tremblant, j’installe mon descendeur. M’emmèle les pinceaux. Perds du temps. Panique. Me calme. Repanique un peu. Perle de peur. Et si le descendeur était à l’envers comme tout à l’heure ? Ne pas paniquer. Se calmer. Ne pas repaniquer. Je ne devrais pas manquer de sang froid dans cette grotte gelée ! Respirer. Plus facile à écrire qu’à faire lorsque l’inquiètude l’emporte sur l’expérience.

Réellement au dessus de mes – maigres – possibilités, je bloque le descendeur, me délonge… avant d’entamer, surpris par cette mini-victoire, la descente. Soulagé, je pose enfin les pieds à terre. Heureux. Content de retrouver le sourire rassurant d’un compagnon de première : Serge Caillaut, rédacteur en chef d’un magazine cavernicole célèbre. Imperturbable, Serge s’allume tranquillement une cigarette sur son acéto et déclare avec des airs à la Colombo : « En te regardant, je me disais que finalement ma femme a raison : j’ai souvent tendance à estimer que tout le monde passe où je passe. Ce qui n’est qu’une formalité pour moi, ne l’est pas forcement pour tout le monde. »

Angoisses et déboires

Difficile, en effet. Peut être même impossible, pour vous, spéléologues de haut niveau d’imaginer les difficultés, les angoisses et les déboires d’un novice lors d’une belle sortie spéléo. Atypique, mon approche de la spéléo a toujours était plus « cérébrale » que réelle. Initié à cet univers par le réalisateur Luc Henri Fage, j’avais aimé les films  » Les grottes ornée du Kalimantan » et « Mille mètres sous la jungle », dévoré les récits de pieds niquelés d' »Un autre monde » de Frédérique Tournayre et participé à la mythique soirée de clotûre du festival Spéléovision à la Chapelle-en-Vercors en 2000. Glorieux palmarès pour un non-spéléologue ! Mais quid de la réalité de terrain ? Mon expérience souterraine se limitait à l’exploration, seul et en autonomie (Faut-il le préciser ?), d’une cave à vin dans le Luberon. « C’est prendre la spéléo par le bon bout » commenteraient le Baron ou Jean François Pernette qui ne manquent d’expérience dans aucune des deux disciplines. Juste réplique mais maigre expérience de terrain tout de même…

Vu par le prisme du petit écran, la spéléologie m’est apparue comme un monde splendide, à la fois austère et dangereux. Un univers un peu irréel, difficile à appréhender tant je manquais de repères. Une autre dimension. Un drôle d’endroit en somme, plutôt accueillant et féérique avec ces stalactites et ces cathédrales sombres. Mais la réalité est tout autre. Plus froide. Plus humide. Boueuse. Peut être plus belle aussi car elle se mérite.

Décidé à remédier à mes lacunes, Serge Caillault nous proposa, à ma compagne, Claire, et à moi-même une « petite sortie d’initiation ». (Notez bien ce dernier terme, vous verrez qu’il a son importance pour le piquant du récit.) Proposition que cette dernière eut l’intelligence de refuser – sage décision, probablement dictée par une intuition féminime aiguisée – et que je m’empressais d’accepter.

Invité à animer, au cours du festival  » Fontaine en Montagne « , un débat entre quelques uns des spéléos ayant participés à l’expédition « Ultima Patagonia » après la projection du film retraçant cette aventure, c’était une occasion rêvée de confronter l’image d’épinal à la réalité.

Je ne compris l’ampleur de cette « erreur » qu’à 7 heures du matin, le topo entre les mains sur le coffre de la voiture qui devait nous mener au « trou » comme vous dites : « Niveau des participants : spéléos confirmés et à l’aise dans les méandres difficiles… ». Avec sang froid, je notais que la définition sus-citée n’avais que peu ou pas de résonnance avec mon propre niveau. Moi qui ne ferme jamais la porte des toilettes par peur de me retrouver dans une réduit obscur, j’allais être servi !

Après nous être équipé à l’entrée du trou du Glaz, nous enchaînons sans grande difficulté, un P10, P12, P13. Premières impressions du vide et de l’obscurité mêlées, rassuré par le savoir faire de mes compagnons d’équipée, Serge Caillaut, Dominique Haffner et François — ainsi que par la présence rassurante d’Anaïs, la fille de Serge qui, du haut de ces 14 ans, comptabilise probablement plus de kilomètres de première que d’années.

Serge surveillant attentivement son compagnon de cordée …!!

Le voyage intestin

Petit à petit, je m’initie au vocabulaire surréaliste et aux outils du spéléologue : le descendeur, le système étrange du carbure, les bottes, les gants, les flashs pour la photo… Naïvement, je m’étonne de la puissance des acétos, de la fraicheur du gouffre, du temps qui semble filer à toute vitesse, privé de repères lumineux. Un peu crispé, je m’émerveille de la beauté des méandres, me pétrifie devant des stalactites soufflés par le vent, me réjouis d’emprunter les galeries esthétiques. J’apprécie aussi la solidarité du groupe, le respect de mon inexpérience. Tout n’est que découverte, première expérience, initiation. Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu’à ce que nous entrions dans le vif du sujet. Ce qui ne tarda pas à arriver avec le premier P36. Une simple formalité pour un spéléo agguerri mais une sérieuse gageur pour celui qui n’a en tout et pour tout que l’expérience de quelques rappels courts en canyon. Rassuré par la bienveillance chaleureuse de l’équipe, je parviens contre toute attente à surmonter la difficulté, non sans appréhension.

Marc en pleine action dans le premier puits de la Lanterne, Trou du Glaz

Sur un trottoir de la galerie dite des Champs Elysée, nous faisons enfin une pause casse-croûte. Serge nous raconte quelques anecdotes spéléo croustillantes. Les galères, les cuites et les réussites. Récits épiques d’exploration et de premières en Patagonie, en France et surtout dans le Vercors, sa terre de prédilection.

Rassasiés, nous poursuivons le parcours : la galerie des Champignons (qui n’en compte aucun), la remontée au jumard de la cascade rocheuse (qui compte bien 40 mètres), le Puit Banane (?), le boulevard des tritons (absents) et la galerie du Solitaire avant de contourner le Puit Isabelle (64 m).

Je m’étonne moi-même.

Au fil de la progression, je m’étonne moi-même. Alors qu’à la surface, j’aurais déjà mille fois rebroussé chemin et refusé d’avancer, je ne peux faire marche arrière. Largement au dessus de mes capacités, j’enchaîne les étapes – retardant toutefois l’équipée – faisant fi des blocages et des inhibitions. Comme une chape de plomb, les tonnes de roches pèsent de tout leur poids sur le mental. Mon esprit ne m’offre pas le loisir d’avoir peur comme si le cerveau se concentrait sur l’essentiel : avancer, donner le meilleur de moi-même. Classique, la sortie prend ainsi des allures de grande traversée. Hanté par les récits de Serge, j’ai la prétention ridicule de me prendre pour un véritable explorateur sous-terrain. Incapable d’installer la moindre corde, de repérer une bifurcation ou de choisir une galerie, je ressens pourtant les émotions de l’explorateur, l’excitation de la découverte, la force qui vous aspire en avant… J’explore mon autre monde, sonde mes propres profondeurs dans un voyage intérieur. Intestin.

Tour à tour, angoisses et plaisir de la découverte se succèdent. Loin des épopées de l’ombre comme celles d’un Franck Vasseur et d’un Patrick Mugnier, je vis seul tourments et sauvetages. Maladroitement pendu dans le vide obscure, je me surprend à souhaiter toucher de nouveau le sol, quitte à ramper dans les boyaux. Bientôt, écrasé sous la roche de ces boyaux, je découvre que je ne déteste rien plus que le ramping et souhaite de tout coeur me balancer au bout d’une corde.

Au fur et à mesure de notre avancée, la préface de Georges Marbach de l’ouvrage de Frédéric Tournayre ne cesse de me trotter dans la tête. « Qu’est-ce qu’un spéléologue ? Que se passe-t-il dans la tête de gens aussi étranges, qui disparaissent dans le noir quand tout le monde ne rêve que de lumière… » Ces paroles résonnent en moi. Curieusement, plus nous avançons dans la pénombre, plus le sens de ses propos s’éclairent. Drôle d’activité que celle-ci. Aucun héros médiatisés, juste des miraculés honteux sortis après une crue malheureuse. Pas d’argent. Juste de la boue. Alors que se passe-t-il dans la tête d’un spéléologue ? Que cherchent-ils ? Que suis-je venu chercher moi-même ? L’excitation de l’inconnu, pour une part probablement. Le plaisir de passer dans un autre monde. De l’autre côté.

Un monde réservé

Un monde réservé aux initiés, à ceux qui comprennent le vocabulaire et les émotions qui se cache derrière le mot mystérieux qu’est  » la spéléologie « . Ceux qui ont domptés leur peur du noir, de la mort et des raccourcis médiatiques inquiètant. Symboliquement la spéléo, ne serait-ce pas quitter la frénésie du monde moderne, s’enterrer soi-même, rejoindre le monde des morts et en resortir vainqueur, tout simplement vivant. Ne court-on pas aussi après le désir de donner naissance, à la lumière tremblottante de l’acéto, à un boyau étriqué ou à une cavité gigantesque, inconnus ou presque. Comme si le monde n’existait qu’une fois qu’il a été vu par les hommes. Nulle grotte ne portent nom avant d’avoir été visité, vues, topographiée. La toponymie cavernicole témoigne d’ailleurs de l’humour et de la dérision des spéléos. En murmurant, les appelations – le puit des Bigleux ou celui des Binoclards -, je rêve moi aussi de baptiser une galerie « Constipation minérale » ou « la chasse d’eau ». Plus sérieux, les scientifiques apprécient, à n’en pas douter, d’étudier les réseaux souterrains afin de mieux comprendre notre monde. Est-ce donc tout cela que cherchent ces homo sapiens cavernicolus ? Probablement tout cela et beaucoup d’autre chose que l’on ne peut toucher du doigt en une sortie spéléo d’initiation. Exploration, sport, convivialité, science, technique de corde… autant de motivations diverses qui composent l’univers de la spéléologie que nul ne peut comprendre d’avoir goûter la fraîcheur des galeries. Autant initié qu’épuisé, je me remémore des paroles de Franck Vasseur : « On n’est jamais que soi-même face à la caverne. On n’est toujours qu’un ridicule petit humain… ». Peut être même moins que cela. Enfin, après un ramping final qui ne semble jamais vouloir finir dans le « réseau sanguin », nous débouchons dans la grande salle de la grotte du Guiers Mort. Vivant. Fourbu et content. Heureux de cette sortie d’initiation… de 9 heures. Que de découvertes : remontée sur corde de 40 m, puits de 36m, ramping impressionnant. La nuit est là et je ressort les yeux pleins de lumière. Pour une première.
C’est une première.