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Le “spéléo” est un Homo sapiens euphorique

3 août 2010 Un commentaire
Extrait de spéléo Magazine n°53
Le gouffre est un monde à part. Un royaume inaccessible où le spéléologue règne en maître, où la sérénité des âmes semble aussi naturelle que le vent dans les cîmes.
C’est au coeur de ce septième continent comme aiment l’appeler certains spéléologues que je me suis glissée…
par Priscilla Telmon
Site de l’auteur : http://www.priscillatelmon.com/
Je pourrais vous dire que sa galerie principale fait près de dix kilomètres, qu’elle descend à plus de mille mètres. Qu’elle est à la frontière de l’Espagne et de la France. Qu’elle a marqué l’histoire de la spéléologie au cours des années cinquante, que des hommes ont perdus la vie en l’explorant. Qu’elle continue toujours aujourd’hui à être explorée…

La Pierre-Saint-Martin encore ! ou si vous préférez, encore la Pierre-Saint-Martin. Personnellement, je ne m’en lasse pas. Le génie des lieux est inépuisable. Qui peut en dire autant ? Comme elle a créé un poncif, elle ne sera jamais un lieu commun…

Invitation

Voilà près de dix ans que je me promène sur cette belle planète, pour en raconter les merveilles. Pour l’heure, c’est du mystère de la Pierre que j’aimerais vous parler et de son extraordinaire traversée. Plus précisément du petit miracle d’une équipe qui s’est retrouvé le temps d’un tournage. Vous raconter l’histoire de ce groupe d’amis qui parlent d’elle comme d’une amante, d’une mère ou d’une sœur. Vous raconter aussi ces hommes, ce gouffre, ces pierres, cette lumière de la nuit… qui m’ont touchée et m’ont fait grandir. En marge du flot délétère du quotidien, vous dire cette percée dans le temps qui me rattache au monde…

Habituée aux grands espaces et aux horizons perdus, n’ayant connu que quelques grottes au cours de mes voyages, c’est assez incrédule que j’accueille l’invitation de Luc-Henri Fage de me joindre à cette traversée pour contribuer la gloire de la « belle » en images*. Je suis partie sans savoir, sans me douter de ce qui m’attendait.

L’enthousiasme de la voix de Luc suffisait à me convaincre que passer des heures et des jours sous terre me comblerait de bonheur !

Philippe Geluck aime à dire que « la spéléologie, c’est l’alpinisme de ceux qui ont le vertige. » Quelle vérité ! 1 000 mètres de descente, et dix kilomètres de marche dans les entrailles de la terre nous attendent…

Est-ce Richard Maire ou Serge Caillault que j’ai vu arriver le premier sur le lapiaz coupant, courant comme un cabri avec l’air hilare de l’adolescent ? Il fallait le voir, habillé de la tête aux pieds comme un plombier, arborant des gants de cuisine Mapa et des mousquetons bruyants, sautant en bottes les failles les unes derrières les autres et fonçant vers moi, le casque de travers, sur la musique de Royal Canin « Alors tu viens ? » Cette vision m’a laissé interdite…

L’homo-spéléo serait donc un croisement entre la horde barbare, le chien de berger, le cascadeur, le ténor et ersatz de Gargantua ?

Première constatation pour la novice que je suis : le spéléo est surtout un homo sapiens euphorique… Mot dans lequel il y a “eu” qui donne l’idée de bien, de bonheur, de joie, de calme et d’équilibre. Et puis “phorie” qui vient du grec “porter”. L’euphorique c’est celui qui se porte lui-même avec bonheur, qui se porte bien. Même si cela paraît insensé, ces passionnés se portent bien à 1 000 m du premier rayon de soleil, dans une humidité et une obscurité totales. Leur passion me passionne en retour ! c’est donc le cœur léger que je laisse ces doux allumés m’inoculer leur virus pour m’emmener dans un voyage absolu…

Entourée par une équipe de pro qui ne me lâchera pas des yeux, j ‘attaque la descente des puits par le gouffre SC3**, simple fente perdue au milieu du plateau calcaire. Les hommes sont ra

vis.

J’observe ce phénomène étrange à l’entrée du gouffre : les narines palpitent, les pupilles se dilatent… Je jette un regard complice à l’ingénieur son Patrick Mauroy, qui comme moi les soupçonne du syndrome pré plongée dans le « gouffre » : au moment de se jeter dans les entrailles de la terre, ces hommes se mettent à glapir, à pousser de petits cris étranges, à faire des bonds dans leurs baudriers…

Formes improbables

Premier rappel, les sacs jouent les pendules entre les jambes… ils sont lourds du tournage à venir… débordent de bidons, de balastres, de rallonges, de câbles en tout genre, de caméras, de ceintures de batteries, de carbure, de combinaisons néoprènes, de cordes, de soupes et de barres céréales… la lumière du jour disparaît peu à peu pour laisser place à nos lumières artificielles. La chance pour moi est de découvrir la Pierre sous son plus bel aspect : pleinement éclairée, et pas seulement à la lueur de l’acétylène. La roche est douce, l’eau de pluie dessine des formes improbables, la palette chair évolue sur les parois de descente en descente. Un petit filet d’eau goutte sur les cordes que nous suivons jusqu’à –355 m.

Arrivé au Liberty Bell, dernier puit vertigineux de 54 m, Serge éclaire du bas le puit qui se reflète en arc en ciel. Fil d’Ariane dans le silence, la vie ne tient qu’à ce « fil ». Araignée suspendue dans les airs, j’écoute les premiers battements de terre, le cliquetis de l’eau qui goutte. Notre caravane progresse lentement au gré des prises…

Pour suivre la rivière souterraine et découvrir la vie présente dans ces gouffres… Nous plongeons de puits en puits, passons d’étroites cavités en galeries et tunnels pour atteindre des salles gigantesques…

Aah les salles gigantesques… Avant, il y a la joie des étroitures… et des « spécimens » derrière lesquels vous rampez en forçant des coudes, le visage à raz le sol avec les fesses de ce dernier à quelques centimètres de votre nez et qui lâche un de ces délicieux gaz naturel en vous disant : « Oupss, je me suis oublié ! » Hum comment dire, vous regrettez alors légèrement l’invitation !

Strip-tease collectif

Et puis d’un coup alors que tout allait bien, qu’on se partageait la dernière tranche de saucisson gentiment, vous voyez les hommes avec qui vous suez depuis des heures, se déshabiller, se mettre à poil à 800 mètres sous terre. Je bafouille… Une surprise… un strip-tease collectif… l’enterrement de vie de jeune fille dans ce trou perdu ?

Et les voilà tous qui enfilent des combinaisons de latex… Vous dire mon émotion !

Enfiler la pontonnière est un exercice que tout spéléologue, une fois dans sa vie, a détesté. Déjà congelé par l’ambiance humide des lieux, la sueur qui s’est cristallisée, il faut en plus se dévêtir et dépenser une énergie démesuré pour enfiler ce bout de caoutchouc fin comme une feuille. Le sourire que je gardais jusqu’à présent, commence à se crisper. C’est un claquement de dents généralisé mais le spéléo reste euphorique. « Qu’est ce qu’on est bien », « HEU-REUX ». Je ne sais pas si les lecteurs me suivront mais si vous avez eu le grand privilège de faire une sortie avec Sergio dit Serge Caillault, le rédacteur de Spéléo mag, vous reconnaîtrez son optimisme débordant. Dans les moments les plus délicats il pousse la chansonnette des tubes de Gainsbourg et de BB « sur la plage abandonnée, coquillages et crustacés »

Les crustacés… les petites bêtes cavernicoles… Il y en a un dans cette traversée qui ne s’arrête jamais de les chercher… Professeur Tournesol… Richard Maire… que je suis censée suivre… Il court, il galope, il saute. Moi je manque de m’écraser dix mètres plus bas sur la roche glissante, les passages suspendus, les cuvettes ou le pied se prend toujours dans une faille. Il est heureux le Professeur, il m’explique le phénomène de l’eau et des mouvements sismiques. Le spot en pleine tête, la caméra à dix centimètres du visage au grand angle.

Je ne vois plus rien, aveuglée, au bord de la crise cardiaque, l’œil hagard… je m’entends faire des Aaah, des Oooh, iiiincroyable…

On la refait

Le : « on la refait » c’est LHF. Luc-Henri Fage, non content d’avoir crapahuté vingt heures dans les blocs, les épaules en sang sous le poids des sacs, trouve encore l’énergie pour être perfectionniste. Alors hébétés, on repart 100 mètres plus haut comme si de rien n’était, s’obligeant à ne pas fermer les yeux pour ne pas dormir debout, et on double la prise.

L’homo spéléo devient un être normalement constitué vers 5 heures du matin, quand passe dans le groupe un frisson d’endormissement et qu’il ne faut moins d’une minute pour qu’une fois assis, la tête vienne se poser sur les genoux, ou sur un coin de paroi pour plonger dans un sommeil réparateur, allez de cinq bonnes minutes.

La sortie n’est plus que dans quelques heures… ah le bonheur de la terre retournée, des amas de cailloux où l’on ne voit rien, où la chute serait fatale… Le bonheur, le vrai ! Et puis, il faut les entendre quand après des heures de marche et de tournage, ils vous racontent que cette traversée est adorable à côté des embuches de la Première… Je vois encore les yeux pétillants de Michel Douat et Joël Danflous quand ils parlent d’exploration, de terre vierge, du septième continent… Et oui, ne plus pouvoir avancer et revenir à reculons, la tête contreterre pleine de cailloux… Le cauchemar du claustrophobe, le bonheur du spéléo…

La Pierre-Saint-Martin nous délivre son secret à la fin du voyage dans la salle de la Verna… les spots plein tube, l’œil ne s’habitue que très lentement à sa taille surdimensionnée… La rivière intérieure palpite comme le sang dans les veines, les parois semblent titanesques, tant elles sont hautes…

Une telle activité peut paraître austère. Ce n’est pourtant pas l’impression qu’on éprouve au contact de ces hommes souriants. Il émane plutôt de cette expérience une sensation diffuse de paix, de sérénité, de désir de découverte. Les spéléos eux-mêmes sont à l’unissons avec ce refuge des entrailles de la terre. Hors du temps, hors du monde… Calme, solitaire, on pourrait rester assis durant des heures sur un rocher dans cette nuit vraie, un noir comme on ne l’a jamais à l’extérieur…

Mais dehors, la vie semble être plus belle encore dans l’éclaboussement du jour… Nous retrouvons toutes les saveurs de la vie… Je reste muette devant ce voyage insolite au cours duquel nous sommes chacun devenus d’autres passagers… La lumière est aveuglante, les odeurs trop sucrées. Les cîmes s’embrasent dans des voiles de feu. Au fond de la vallée, quelques sommets nagent dans l’océan de brumes. Renaissance à la vie. Le pire dans tout ça, c’est qu’on y prend goût.

C’est quand la prochaine sortie ?


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