Éric Charron : Contemplatif professionnel


Hauteville-Lompnès (01), Centre Hospitalier, Unité Inter, Chambre 302. C’est ici…

Sur son lit, Éric Charron m’accueille chaleureusement. Sa jambe gauche est largement bandée, et une paire de béquille est posée à portée de mains. Quand on a pour seul instrument de travail le plus perfectionné de tous, son corps, il convient d’en prendre soin. C’est donc dans l’un des meilleurs centres de rééducation de l’hexagone, qu’après avoir laissé traîner un « ligament croisé » pendant un an, il prend par obligation le temps de se remettre sur pieds.

Par Alain Doucé

À quarante-cinq ans, ce natif des environs de Chambéry a toujours eu comme paysage, aussi bien extérieur qu’intérieur, les courbes, les creux, les sommets et les failles des ambiances montagnardes.

Bien que ses parents fréquentent peu les sommets, ils deviennent vite les lieux d’expression préférés d’Éric. A l’âge où l’on joue classiquement aux cow-boys et aux indiens, ce sont dans les nombreux petits trous qui s’ouvrent aux alentours du domicile familial que sa bande de potes vit ses aventures : on se risque dans les entrailles de la terre, équipés de simples lampes de poche.

Chartreuse et Vercors

Puis les années passent. Vient l’adolescence et les études de professeur d’éducation physique. C’est sur les parois verticales, au soleil, qu’il va s’épanouir. Bien que l’escalade soit son activité principale, il ne manque pas avec ses amis de parcourir quelques classiques souterraines, en Ardèche et autour de Grenoble : Dent de Crolles, Trou qui Souffle… Lors des camps d’escalade qu’il effectue régulièrement à Vallon-Pont-d’Arc, il grimpe le jour et fait de la spéléo la nuit. Bien que futur professionnel de l’enseignement sportif, c’est à partir de bouquins qu’il apprend les techniques de progression de cet autre domaine. À l’Aven du Marteau, « grâce » à une mauvaise photocopie, il se trouve contraint de remonter les puits avec la poignée Jümar sous le Croll et des pédales trop courtes… Je vous laisse imaginer… Mais c’est ainsi que se forge l’expérience !

Sa passion spéléologique, c’est le Spéléo-club de Savoie qui va la lui inoculer. Lors d’une exposition photographique organisée par ce club, Éric Charron discute avec quelques-uns des membres présents. Il prend alors conscience qu’il existe tout un monde inconnu, beaucoup plus vaste que ce qu’il imaginait. « C’était des gens qui se vantaient, à juste titre d’ailleurs, de faire des kilomètres de première, par contre ce n’étaient pas du tout des pédagogues ».

Avec eux, Éric part faire des camps d’été dans le réseau de l’Alpe en Chartreuse. À l’époque, la jonction entre deux parties importantes de ce vaste complexe était en train de se faire par des plongés au siphon de Source-Vieille. C’est par des portages et des prospections qu’il découvre les joies de la première.

Au milieu des années quatre-vingt, ses études se terminent. Éric Charron part faire son devoir citoyen comme objecteur de conscience. C’est sur la Chapelle-en-Vercors, siège du Festival International du Film Spéléologique, le Chamonix du monde souterrain d’alors, qu’il jette son dévolu. Là-bas, il travaille pour le Centre de formation aux métiers de la montagne, qui enseigne le ski de fond, la rando et la spéléo. Il forme alors techniquement ses stagiaires, jusqu’à les rendre autonomes. Bien qu’heureux, il sent toutefois qu’il lui manque une certaine approche, une transmission plus sensible au milieu. Une dimension qu’il retrouve lors de ses trop rares interventions au Collège Sports Nature de la Chapelle. « On faisait des trucs bien en formant nos jeunes. On disposait d’outils et d’un cadre favorables pour en faire des adultes autonomes et sympas ».

Après ses 24 mois sous les drapeaux de l’antimilitarisme, Éric prend une année de disponibilité pour se lancer comme professionnel spéléo sur le Vercors. Ses deux années d’objecteur lui ont permis de faire bien des rencontres, et d’acquérir un bon niveau technique. Touche-à-tout du plein air, délié des passions exclusives, il a surtout une envie de grand large et une manière d’être dans la nature. C’est un contemplatif, et les techniques ne sont pour lui qu’un moyen d’aller plus loin, de voir d’autres paysages. Si les sorties à deux fondent les complicités et les amitiés fortes, il préfère pourtant partir avec des groupes plus nombreux, pour pouvoir éclairer les grands volumes souterrains, s’émouvoir sur le grandiose du monde. S’il fait de moins en moins d’escalade, il explore par tous les temps et en toutes saisons son nouvel univers calcaire. Il garde encore intacts les souvenirs de ces moments, où, fatigué par vingt heures d’explo, mais heureux de ses découvertes, il sort au petit matin, avec le soleil, dire bonjour à la neige fraîche de la nuit.

État de dépendance

Éric Charron est presque en état de dépendance vis-à-vis de la montagne. Il a physiquement besoin d’elle. Pour lui, pas question de rester à l’Éducation Nationale, institution où il devrait d’abord assurer dix ou douze ans de région parisienne avant d’espérer revenir vers les cimes. Avec son Brevet d’État d’accompagnateur en moyenne montagne et le brevet fédéral d’Initiateur spéléo, le voici professionnel de la pleine nature.

Il se dévoue à la cause fédérale. Maintenant devenu instructeur, il part encadrer de nombreux stages spéléo et canyon aux quatre coins de la France : initiateur, moniteur, perfectionnement, il rencontre « des tas de gens géniaux ».

Longtemps il s’est dit enseignant, instruisant des individus plus que dispensant une technique. Après avoir formé de nombreux Brevetés d’État en spéléo, il a changé de voie, préférant la richesse des rencontres et le travail en commun.

Mais nous n’en sommes pas encore là ! Au milieu des années quatre-vingt, le BE spéléo n’existe pas plus que le syndicat des professionnels. Un diplôme et une structure qui doivent beaucoup à notre homme. Avec un copain, Éric Charron a souhaité réunir tous les spéléos du Vercors qui en faisaient une activité rémunératrice. « À l’époque, il se faisait un peu tout et n’importe quoi. Certains partaient avec un baudrier pour cinq ou six personnes, qu’on se faisait passer de puits en puits. Nous, nous voulions que les clients soient équipés comme nous, avec le même matériel, et qu’il y ait une véritable méthode d’enseignement. Nous souhaitions faire en sorte que les pros aient le diplôme le plus élevé possible, au moins moniteur fédéral. L’instructeur c’était autre chose, une autre démarche, plutôt vers un investissement dans la fédération ».

De fil en aiguille, après le Vercors, des perspectives se sont ouvertes sur tout le territoire, et en 1986, à Saint-Bauzille-de-Putois, dans l’Hérault, se tient l’assemblée générale constitutive du Syndicat National des Professionnels de la Spéléologie. Éric Charron ne rentre pas immédiatement au bureau du nouveau syndicat, l’impulsion qu’il a donnée l’ayant déjà largement satisfait. Mais très vite il sera rattrapé par son « bébé », et deviendra secrétaire puis président de la structure. Une nouvelle histoire commençait, au cours de laquelle serait créé le Brevet d’État spéléo et la qualification canyon.

Pro parmi les pros

Si Éric s’est investi dans la création du Brevet d’État, ce n’est pas pour le milieu spéléo en soi, c’est pour vivre en montagne. « On avait envie de vivre sur les karsts, d’habiter ici. Les massifs calcaires sont souvent des endroits où l’économie n’est pas florissante, et il a bien fallu se demander comment y gagner sa vie. Tout ce que l’on savait faire, c’était de la spéléo, de la montagne. À l’époque, on ne voulait pas professionnaliser un brevet fédéral. On avait les exemples du ski, des accompagnateurs en montagne, des guides. Il fallait que la profession passe par un brevet d’État, par les codes en vigueur dans les autres professions du sport. Sans cela, le risque aurait été de ne pas être reconnus par les autres pros. Il y avait aussi à étudier les questions comptables, les problèmes d’assurance… Tout ce qui fait que l’on peut créer sa petite entreprise, monter une affaire, faire rentrer des sous. Essayer d’en vivre ».

Si au final la création du diplôme s’est faite en bonne concertation avec la fédération, les spéléos et l’État, les débats n’ont pas manqué. Se posait la question éthique de faire d’une passion un gagne-pain. Certains spéléos amateurs craignaient de se voir interdire des classiques du fait d’une surfréquentation, de l’achat de cavités, ou d’interdictions pures et simples. Mais aussi l’École Française de Spéléologie et plus largement de la fédération, la crainte était de voir la formation pilotée par l’État. « Finalement, dans les CREPS, ceux qui s’occupent des formations sont des spéléos issus du milieu fédéral », tempère Éric Charron. « J’espère que ça restera et que ceux qui sont issus du milieu fédéral garderont des facilités pour accéder au BE. Il est important que les spéléos professionnels soient des gens issus du milieu. Si on veut faire passer un message de protection, il faut un vécu ».

Du côté de Jeunesse et Sports, s’il y a eu quelques personnes qui ont freiné pour limiter les dépenses, si les débuts de la réglementation européenne entraînaient un flou, des inspecteurs coordinateurs ont su prendre le sujet à bras-le-corps, avec une grande qualité d’écoute. « Il fallait une volonté de tous pour que le projet aboutisse, et c’est ce qu’il y a eu. C’était un beau travail ». En 1992 la création du Brevet d’État spéléo est publiée au Journal Officiel, et en 94 c’est au tour de la qualification canyon. À cette grande œuvre collective, Éric est heureux d’avoir apporté sa pierre. Il se souvient qu’à l’époque le mot canyon rimait souvent avec accident. Il a donc fallu trouver des solutions, comme par exemple, les rappels débrayables… Là encore, la richesse des rencontres a permis de faire évoluer les choses. Il a fallu travailler sur le contenu des formations ; guides, spéléos, BE escalade ont confronté leurs techniques, leur culture. Bien sûr, beaucoup revendiquaient le canyon parmi leurs prérogatives, mais cela fait partie de la vie syndicale. Ces échanges ont permis de rapprocher les spéléos, tous jeunes professionnels, de leurs aînés d’autres disciplines.

Le métier évolue

Si Éric Charron prétendait hier enseigner, il se voit aujourd’hui plutôt faire du tourisme. « On évolue dans la vie », ajoute-t’il. Pour lui, l’important pour faire du tourisme dans de bonnes conditions, c’est d’avoir envie de rencontrer des gens, d’avoir une clientèle variée. Une quarantaine de spéléos vivent et travaillent sur le Vercors. Un chiffre qui tend à démontrer que l’activité totale n’a pas diminué. Mais si dans le passé les camps spéléos d’une semaine n’étaient pas rares, aujourd’hui les demandes se limitent à des sorties à la journée, voir la demi-journée. « Les demandes des Centres de Vacances et des classes découvertes ont beaucoup changé. Autrefois, on avait les enfants plus longtemps, et plus de liberté. Mais la société évolue vers davantage de contraintes, il y a une peur plus grande de l’accident, on ouvre le parapluie. On ne peut plus être seul avec un enfant, ni aller planter la tente une semaine sur la prairie d’Herbouilly, ni faire de la spéléo où l’on veut et quand on veut. On nous confie les enfants de 9 heures à 12 heures, et l’on en prend d’autres l’après-midi ».

Dans son constat, Éric relève que l’aspect financier joue beaucoup. Si auparavant les enfants pouvaient partir trois semaines en camp, aujourd’hui, la durée est plutôt d’une semaine, avec un programme plus varié. Les familles serrent leurs dépenses. Si le nombre de clients n’a pas diminué, l’activité est devenue moins intéressante. Les trous fréquentés sont plus proches, plus faciles. « Le système fait que tout est plus compliqué. Le cuisinier est aux 35 heures, il faut donc que les gamins soient à table à midi. On ne peut pas prévoir un pique-nique, parce que la norme machin truc exige une glacière, et que l’on ne peut transporter une glacière sous terre. Du coup on a 3 heures pour aller au trou, habiller les enfants, faire la visite, les déséquiper et revenir. On est contraints d’aller au plus près. Il en découle une surfréquentation des trous situés à côté du village. »

Les choses changent…

Aujourd’hui Éric fait surtout de la randonnée. Il encadre des treks aux quatre coins du monde. Un peu de spéléo professionnelle parfois : mais trop peu à son goût. Il aurait aussi envie de pouvoir refaire de la spéléo, du canyon, en amateur avec les copains. Mais ses activités, sa vie de famille le prennent trop. Il travaille beaucoup, mais fait partie de ceux qui s’en sont bien sortis. S’il a réussi à tirer son épingle du jeu, c’est qu’il avait plusieurs cordes à son arc.

Éric Charron se sent partie prenante de la vie montagnarde. Il est fier d’avoir contribué au maintien de l’activité des villages qu’il aime. La création d’activités de pleine nature entraîne celle de gîtes, concourt au maintien des commerces. Vivre et habiter là où l’on a choisi maintient aussi des écoles ouvertes, des services offerts. Et si parfois il s’abandonne au rêve d’une vie de bureau, liée au tourisme bien sûr, il est bien conscient que sans les grands espaces, sans la Nature, il serait vite malheureux.

Encore quelques semaines de convalescence pour remettre ce genou en marche, et de nouveau, à lui cette vie de grand air, à lui la montagne qu’il aime.