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L’Aven Noir et ses merveilles cristallographiques étant en vedette dans ce numéro,il était naturel que le “Portrait” du trimestre soit consacré à l’inventeur des
nouveaux réseaux. Spéléo Magazine a donc rencontré Roland Pélissier chez lui, à Séverac-l’Église en Aveyron (France).
Par Georges Marbach
Spéléo : Depuis combien de temps pratiques-tu la spéléo ?
Roland Pélissier : 49 ans déjà ! J’avais 11 ans, j’étais soigné pour six mois dans un préventorium et mon médecin était un certain Docteur Gajac.
Je lui avais dit qu’avec quelques copains nous tirions des rappels posés sur des buis dans les falaises et que nous descendions des canyons. Un jour, il me dit : “Tu devrais faire de la spéléo.” J’ai ouvert des yeux ronds. C’est quoi, la spéléo ? C’est comme ça que j’ai commencé.
40 ans plus tôt, le même à l’entrée
du puits de l’Ouragan, dans le réseau
classique de l’Aven Noir (le passage
a été agrandi depuis).
Photo Jean-Luc Pélissier
Spéléo : Et finalement, cette spéléo, tu lui as consacré toute ta vie !
Roland Pélissier : Oui ! J’en ai fait d’abord pour mon travail, puisque j’étais éducateur dans un centre de jeunes inadaptés, des cas sociaux, des durs. Je leur faisais faire de la spéléo et de l’escalade, ceci jusqu’à ma retraite, il y a un an et demi.
En parallèle, j’avais fondé Oxygène 12, une petite structure de guidage qui me permettait de financer mes explorations personnelles. Et en dehors de ces deux activités professionnelles je faisais… de la spéléo pour le plaisir ! Je me demande encore comment je pouvais gérer ces trois emplois du temps à la fois !
Spéléo : Quels spéléologues, connus ou non, t’ont particulièrement influencé ?
Roland Pélissier :Le Dr Jean Gajac, je l’ai dit, du SC Mende, rencontré en 1960. C’était un homme très généreux. Louis Balsan de Rodez, que j’ai connu en 1962, une référence régionale, un spéléo de grand renom. Aussi Jean Canac et Roland Tarrusson de Millau, à qui nous devons l’essor de la spéléo aveyronnaise : en 1970 nous avons créé avec eux le CDS 12, j’en ai été le président.
Pierre Rias aussi, l’homme des secours et des records de profondeur au Jean-Bernard. Il était responsable du stage moniteur et lorsque je lui ai proposé d’introduire davantage de pédagogie dans ce stage que j’encadrais sous sa direction, il m’a laissé carte blanche. L’année suivante, tu dois t’en souvenir, Jo, puisque tu dirigeais l’EFS, nous avons lancé la filière complète des stages pédagogiques !
Et encore le président Gérard Propos, qui lui aussi m’a fait confiance et m’a apporté son soutien. Il m’appelait « l’homme de Hures ! ». Je lui ai très vite parlé de mes découvertes à l’Aven Noir et il a su garder le secret.
Enfin, Jacques Macary bien sûr, 82 ans maintenant, fondateur du spéléo-club de Nant, ami et compagnon de recherche, et principal artisan de la découverte du fabuleux réseau Macary-Pélissier. C’est lui qui pressentait cette suite dans son cher Aven Noir, c’est lui qui m’a fait jurer de la chercher sans répit !
Spéléo : Te sens-tu le fils spirituel de l’un d’entre eux ?
(Roland hésite)
Roland Pélissier : Un peu de tous. Tous m’ont appris, conseillé, donné.
Ils m’ont transmis leur passion et leur volonté. Ils m’ont aidé à me construire, donné l’envie de reprendre le flambeau à mon tour pour faire avancer la spéléo.
Spéléo : Considères-tu l’Aven Noir comme ta plus belle explo ?
Roland Pélissier : Je ne dirai pas ça. Plutôt, l’Aven Noir m’a ouvert un nouveau monde, celui des concrétions et des cristaux. Avant, j’étais un spéléo de la verticale, un homme des gouffres. D’abord ceux du Vercors, puis je suis passé au Devoluy, aux Pyrénées, à l’Espagne. Il y a eu aussi Hures et Banicous par exemple dans ma région. L’Aven Noir, lui m’a fait découvrir l’univers des cristaux et de la beauté. Son exploration restera pour moi une période inoubliable d’excitation et d’émerveillement.
Spéléo : Cette exploration est-elle celle d’un homme seul ?
Roland Pélissier : Non, si j’ai été le pivot de toutes ces sorties, j’ai bénéficié de l’aide de plusieurs amis tout au long des trois années de l’exploration. Cette équipe a changé, en raison des disponibilités et des aléas de la vie. Il y a eu Julien Bascles, le jour où nous avons franchi lenfin la fissure, puis Annie et Hervé Bosch, Maud Cornet, Patrick Girard, Jean-Louis Galéra, Daniel André, Catherine Perret, Alain-Marc Carrière. Et tous les autres, en particuliers ceux qui m’ont aidé durant toutes les années passées à agrandir la fissure.
Spéléo : L’Aven Noir a malheureusement envenimé tes relations avec la FFS. Pourquoi ?
Roland Pélissier : Je regrette énormément ces incidents qui m’on fait quitter la FFS. Moi qui avait toujours agi pour la fédération ! J’en suis membre depuis 1964, un an après sa création. J’étais à l’époque au spéléo-club du Causse Comtal. Depuis, je n’ai cessé de participer à la vie fédérale : j’ai participé à la création ou à la relance de sept spéléo-secours départementaux, trois clubs, deux CDS.
J’ai encadré de nombreux stages de l’EFS et de la commission secours, j’ai participé à la création du SSF, j’ai dirigé la Commission professionnelle et siégé trois fois au Comité directeur.
Quand s’est posé le problème de la protection de l’Aven Noir, c’est tout naturellement vers la fédération que je me suis tourné. Je souhaitais un soutien, une reconnaissance du travail accompli, je voulais qu’un mode de gestion soit trouvé en plein accord avec moi, sans que je sois écarté bien sûr. Hélas je n’ai trouvé que mépris et tentative de récupération de ma découverte.
La fédération voulait en reprendre la gestion par le biais de son instance locale, le CDS 12, qui se voyait même confié l’étude de la cavité et sa topographie, sans que j’aie mon mot à dire.
Mais le CDS 12, ce sont ceux qui ont fait sauter la porte de l’aven pour y aller sans contrôle ! Et il aurait fallu les prendre comme gestionnaires ? Devant cette situation paradoxale, je n’ai pu que démissionner de la fédération.
Spéléo : Alors quel futur vois-tu pour ce nouveau réseau ?
Roland Pélissier : Heureusement, beaucoup de personnes : élus, propriétaires, spéléos, m’ont soutenu dans ma démarche en vue d’obtenir un classement par le ministère de l’Environnement et du développement durable. La procédure est en cours d’instruction. Je sais que la fédération sera consultée, et malgré ce qui s’est passé je garde confiance en elle : elle ne foulera pas ses valeurs, son engagement dans la protection du milieu souterrain, en donnant un avis négatif.
D’ailleurs j’ai recommencé à discuter avec sa commission Environnement. C’est un début !
Spéléo : Quelle impression cela fait-il de recevoir la grande médaille annuelle du Club Cévenol ?
Roland Pélissier : Énormément plaisir. Enfin, on reconnaissait ce que j’avais fait pour la spéléo, moi qui ne suis qu’un autodidacte qu’on avait toujours pris de haut, ou tenté de circonvenir.
C’était aussi une grande émotion de penser qu’avant moi cette médaille avait récompensé des spéléos aussi prestigieux que Félix Mazauric, Louis Armand, Edouard-Alfred Martel, Robert de Joly et Louis Balsan.
Spéléo : Quel est le “moteur” de Roland Pélissier ?
Roland Pélissier : D’abord la découverte, bien sûr. Ma vie d’exploration et de recherche m’a permis de révéler ou de prolonger plusieurs cavités fameuses. Mais par-dessus tout, c’est le partage. J’ai besoin de faire découvrir à d’autres ce que je découvre moi-même et que j’aime.
Spéléo : C’est pour ça que tu as déjà fait visiter bénévolement l’Aven Noir à plus de 400 spéléos ?
Roland Pélissier : Oui, je ne me considère pas propriétaire de ce réseau et je veux le faire connaître. C’est pour moi un échange très riche. À mes visiteurs, j’apprends les nécessités de la protection et les gestes qu’il faut savoir faire – ou au contraire éviter – quand on découvre du neuf, surtout concrétionné.
Faire comprendre la nécessité de la protection du monde souterrain est au cœur de mon action. Les spéléos m’écrivent, souvent ce sont des clubs, je leur demande quelques renseignements et les inscris sur une liste d’attente. Certains mois je fais trois sorties de ce type…
Spéléo : Après cette longue carrière, quels sont maintenant tes projets spéléo ?
Roland Pélissier : Reprendre l’explo de l’Aven Noir ! Car il n’est pas fini…
J’ai beaucoup travaillé sur les courants d’air selon les saisons, notamment avec les conseils d’amis du CAF de Grenoble. Maintenant j’ai une idée assez claire sur les suites à trouver, tant vers le haut que vers le bas.
Et puis aider mon ami Alain-Marc a sortir, en 2008, un ouvrage sur l’aven. Ce sera un “carnet d’aventure”, comme on parle de carnet de voyage, avec des textes, des dessins, des aquarelles. Alain-Marc est un artiste talentueux, il fera un beau livre, j’en suis persuadé.
Bien entendu, pendant la procédure de classement, je poursuivrai la gestion de l’aven comme par le passé, avec le plein accord des autorités légales, c’est à dire les maire des communes de Nant, Revens, Trèves et Lanuéjols. Je continuerai notamment d’organiser une sortie par mois pour les visiteurs spéléo, et nous en profiterons pour améliorer encore le balisage.
Spéléo : Roland, bonne chance pour tes projets ! J’espère que tu sauras surmonter ces turbulences et je te souhaite de fêter tes 50 ans de spéléo en faisant encore de la belle première dans l’Aven Noir avec tes amis…
Roland Pélissier : J’y compte bien !
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